Il est tôt. J’arrive à la gare, tirant ma valise à roulettes. Je l’ai remplie à la hâte, la veille au soir, rêvant de soleil et de plage, de sable et de vent, prête aussi à recevoir quelques gouttes de pluie ou à m’attarder dans les rues d’une grande ville pittoresque pour visiter cathédrales, musées, bibliothèques et restaurants gastronomiques. Ma soif de découverte est immense. J’ai hâte d’arriver dans des lieux inconnus, de m’enivrer d’odeurs envoûtantes, de savourer des mets délicieux et de sentir sur ma peau l’air marin, le sable chaud et l’eau cristalline.
Fébrile, happée par un tourbillon d’incertitudes, j’ai sauté du lit à la première sonnerie du réveil matin. J’ai marché d’un pas rapide et me voilà à l’entrée de ma petite gare de province, sur le seuil de la salle des guichets. Je m’approche de la première lucarne, un reflet dans la vitre. Soudain, la réalité m’apparaît. Il n’y a personne autour de moi. Je suis seule, absolument seule. La gare est déserte. Pas de voyageurs, pas d’annonce de train par haut-parleur, pas d’employés au guichet, pas de contrôleurs sur les quais…
Mon cœur bat la chamade. Mes idées se bousculent, incompréhensibles. Des sueurs froides coulent le long de ma colonne vertébrale. Mes oreilles bourdonnent. Je me retourne vers les quais. Il n’y a pas de rails, un chemin de gravillons les a remplacés, arrivant depuis la forêt, passant devant la gare et poursuivant vers le pont qui enjambe la rivière. Pas de rails, pas de train, pas de départ, pas de découverte…
Je m’affaisse sur un banc poussiéreux, je m’adosse au mur, envahie par la mélancolie. Je les revois les voyageurs d’antan, se pressant sur les quais, se bousculant pour monter les premiers dans les wagons grinçants. J’entends encore leurs voix, leurs cris. Je ressens leur excitation.
Je n’ai à côté de moi qu’un parapluie troué. Inutile pour protéger de la pluie, tout comme ma mémoire défaillante est incapable de retenir le temps qui passe, de faire revivre les moments heureux. Cette mémoire percée m’écorche le cœur à chaque nouvelle trahison.
Ma main heurte alors une vieille montre à gousset oubliée sur le bord du banc de bois. Sa boîte d’or est douce sous mes doigts, mais ses aiguilles sont arrêtées depuis longtemps. Les larmes envahissent mes yeux émeraudes, elles coulent sans discontinuer et emportent avec elles mon exaltation du matin et mes rêves à venir.
Mai 2025