Michel se rend bien compte que quelque chose cloche depuis quelques temps. Ses parents sont souvent attablés à la cuisine, en pleine discussion, mais ils s’interrompent dès qu’il approche. Son père a l’air bien plus soucieux que d’habitude, il marmonne souvent dans sa barbe, comme s’il cherchait une solution, ou alors il reste assis à table, à la fin du repas, la tête entre les mains.
Michel a entendu des mots comme « maladie, cheptel abattu, informatique, logiciel… » Il ne sait pas trop de quoi il s’agit, mais il a entendu qu’une maladie frappe les vaches et que des troupeaux entiers ont dû être abattus. Il a très peur que cela arrive une fois dans leur ferme.
De plus, chaque fois que son père s’assied devant son ordinateur, il pousse des jurons, donne des coups de poing sur la table, puis part en claquant la porte. Son père et l’ordi ne sont pas copains, c’est sûr, pourtant les agriculteurs d’aujourd’hui doivent compléter bien des formulaires, cela Michel le sait bien. Tout ceci inquiète le jeune garçon, cela le fait réfléchir le soir avant qu’il s’endorme. Alors il pousse de gros soupirs en espérant que l’ambiance redevienne bientôt un peu plus agréable.
Pourtant, habituellement, Michel est un bon vivant et d’un naturel plutôt joyeux. Il a presque toujours le sourire aux lèvres. Il est très heureux dans sa ferme. Aussitôt ses devoirs pour l’école terminés, il court s’occuper de son élevage de lapins. Il en est seul responsable et il en est très fier. Ensuite, il passe à l’étable ou dans le pré pour saluer sa vache Minette. Il l’a reçue pour ses dix ans, c’est la plus belle du troupeau. Elle est tellement mignonne avec ses petites taches, c’est la plus douce aussi. Puisque c’était une année en « M » pour le choix des prénoms, il a choisi Minette comme la vache de son arrière-grand-père qui avait remporté plusieurs concours. Celle-ci est restée dans les annales familiales, on en parle encore dans les grandes occasions de retrouvailles. Elle est même représentée en tête du troupeau sur le tableau en papier découpé qui trône au salon, au-dessus du canapé. Elle marche fièrement et porte une magnifique décoration florale sur la tête, en plus de sa grosse cloche. Quand Michel regarde ce tableau, parfois, il a l’impression que la vache bouge, qu’elle tourne la tête, seulement pour lui.
Depuis quelques temps, rien ne va plus, quelque chose ne tourne pas rond, mais Michel poursuit sa petite vie. Ce samedi matin, alors qu’il a joué longuement la veille à « Farming simulator » sur l’ordinateur familial, la photo de sa vache chérie en fond d’écran, il se lève péniblement pour se rendre à l’étable, aider l’apprenti pour la traite. Ses yeux encore plein de sommeil, son pas est lourd. Il caresse la croupe de ses préférées, glisse quelques mots doux à l’oreille de Minette et rejoint l’apprenti pour préparer le pis des vaches et mettre en place les machines à traire. Quelle est donc sa surprise de remarquer une vache supplémentaire au bout de la rangée. Il se frotte les yeux, se croit victime d’une farce ou d’une hallucination. Mais non, il y a bien une vache de plus dans la rangée de gauche. L’apprenti, évidemment, n’a rien remarqué.
Michel s’approche doucement. Il caresse la vache sur le flanc, puis sur le sommet de la tête. Il entend alors un râle, puis la vache se met à parler : « C’est moi, Minette, la vache de ton arrière-grand-père. Je sais que vous passez une période très difficile, je ne pouvais pas vous laisser ainsi dans la mouise. Un peu de lait en plus à chaque coulée, ce sera toujours ça de pris ! En plus, Michel, tu peux faire un vœu par jour pendant trois jours et il sera exaucé. Réfléchis bien, mon garçon, trois vœux ! »
Michel se croit retombé dans ses rêves. Il se pince le bras, bâille à s’en décrocher la mâchoire, la vache est toujours là, belle comme sur le tableau, ruminant comme si de rien n’était.
Michel hausse les épaules, il n’a rien à perdre : « J’aimerais que nos vaches soient protégées de cette maladie contagieuse, qu’on ne doive jamais abattre tout le troupeau. » La vache ne répond rien, elle continue à ruminer.
Juste avant midi, le facteur arrive sur sa mobylette. Il apporte un carton très bien emballé, expédié par le vétérinaire cantonal. Quand il l’ouvre, le père de Michel s’exclame : « Ça alors, un vaccin pour chaque vache ! Nous serons à l’abri de cette sale maladie…»
Michel sourit sans rien dire. Minette, sur le tableau au-dessus du canapé, cligne de l’œil.
C’est plein d’entrain que Michel se lève, le lendemain, pour la traite du matin. Il arrive avant l’apprenti, passe les vaches en revue et aperçoit tout de suite Minette au bout de l’allée. Il va la gratter derrière les oreilles. Elle demande : « Quel est ton deuxième vœu ? » Il répond du tac au tac : « Que mon père ne s’énerve plus devant son ordinateur ! »
Après la traite, quand il rentre pour prendre son petit déjeuner, Michel jette les yeux sur un magazine. Il aperçoit le coupon d’un concours pour gagner un logiciel qui simplifie toutes les démarches administratives paysannes. Michel remplit soigneusement le coupon-réponse au nom de son papa. Et il part à vélo le déposer à la poste du village.
En pédalant sur le chemin du retour, il réfléchit à son troisième et dernier vœu. Le danger de maladie semble écarté, les colères informatiques trouveront bientôt une solution, Michel se sent rassuré. Il est temps de penser un peu à lui. Son plus grand rêve est de devenir paysan, comme son papa… Mais pour cela, pas besoin de vache magique ou de vœu de génie ! Il lui suffira de bien travailler à l’école, d’être sérieux dans son apprentissage et tout ira bien. De plus, ni sa sœur, ni son frère ne souhaitent prendre sa place… Pourtant, Michel sait bien que ce n’est pas une vie facile, il faut rester courageux, persévérant et optimiste, même dans les moments difficiles. Il n’est pas certain d’être toujours à la hauteur. Voilà donc ce qu’il demandera à Minette.
Le lendemain soir, une fois ses tâches scolaires achevées, le garçon se rend à l’étable. Minette, l’ancienne, est couchée seule sur la paille. Toutes les autres sont sorties dans le pré. Il s’approche et se couche contre son flanc.
- As-tu réfléchi à ton dernier vœu ? demande la vache.
- Oui, j’aimerais avoir de bonnes qualités pour devenir paysan et ne jamais abandonner malgré les difficultés.
- Tu es un garçon sage et réfléchi, répond Minette. J’avais pensé que tu demanderais des cadeaux pour ton plaisir personnel, mais tu as su penser à ta famille en premier et à ton avenir. Tu es déjà quelqu’un de courageux et de persévérant, tu le deviendras plus encore. Et pour te récompenser, tu gagneras le premier prix du concours de la « bouze au carré », à la Fête de la mi-été, à St-Cergue avec tes cousins.
Michel a déjà vu les gagnants de cette drôle de tombola exhiber leur gain, une belle cloche, sonnaille de rêve… Il n’en croit pas ses oreilles.
C’est donc les yeux pleins d’étoiles que Michel rejoint sa Minette, la vraie, dans son pré. Les vaches s’égaient dans le champ après l’hiver, heureuses de retrouver l’herbe fraiche, les pousses de pissenlit et le soleil sur leur robe à taches.
Maintenant que ses parents sont moins inquiets à propos de la santé des vaches, l’atmosphère est plus légère à la maison. On rigole à table, les enfants se chipotent sans peur de se faire gronder… Michel regarde le tableau, il en est sûr, la vache vient d’agiter la queue.
Quelques jours plus tard, quand son père reçoit une grande enveloppe annonçant qu’il a gagné un concours et qu’un informaticien va venir chez eux installer un logiciel qui résoudra tous ses tracas, il est très étonné. Un large sourire s’étale lentement sur son visage, ce qui n’est pas arrivé depuis bien longtemps. Michel, lui, n’est pas étonné du tout, mais il est soulagé. Il se dit que le printemps s’annonce bien et que l’ambiance s’installera au beau fixe.
Il se réjouit de monter à l’alpage avec son papa, le mercredi, pour planter les piquets. Le temps d’estive est le moment de l’année préféré de Michel : dormir dans le chalet, entendre le mouvement des vaches derrière la paroi, courir dans les prés, chauffer la soupe ou les macaronis sur le feu de bois, se laver dans la fontaine… Il se sent libre et heureux lorsqu’il est à la montagne. Évidemment, il faut quand même aller à l’école jusqu’au mois de juillet. Sa maitresse sait bien qu’il ne faut pas trop attendre de lui pendant cette période. Il ne parle que de vaches, de veaux et de fromages, mais son enthousiasme et son implication font plaisir à voir.
Son père aussi aime monter au chalet. Il semble alors plus serein, moins soucieux de respecter les horaires. Il se laisse aller à de petits moments de repos le soir sur le banc. Il regarde avec satisfaction les prés entretenus par le troupeau dans le soleil couchant.
A l’automne, Michel redescendra avec le troupeau, vêtu de son bel habit d’armailli. Minette portera sa nouvelle cloche qui tintera plus fort que toutes les autres. Il sera fier et joyeux, un bâton à la main pour guider les vaches désireuses de profiter encore des fleurs des champs sur le chemin du retour.
Cette histoire est publiée dans le recueil "La vache"
édité en 2025 aux Editions Jobé-Truffer,
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