Les visiteurs de la Bibliothèque de la Ville sont peu nombreux à savoir que des rats se cachent dans ces murs. C’est à la tombée de la nuit que les couloirs s’animent de petites pattes griffues et de museaux à moustaches. Le chef de cette colonie est un gros rat gris, lunettes sur le nez, appelé Oncle Gustave. Si les autres rats jouent dans les jardins, celui-ci préfère passer des heures entre les rayons, son occupation favorite étant la collection de jolis mots rares et savants. Ses mots préférés sont esperluette, friselis ou encore nivéal. Chaque nuit, il passe en revue des dizaines de pages et relève dans son carnet les mots dignes de figurer dans sa collection.

La bibliothèque ouverte, il serait trop dangereux de laisser les jeunes rats courir en liberté. Au signal donné, ils se rassemblent sous l’escalier. C’est là que les aînés racontent inlassablement les histoires transmises par les parents de leurs parents: comment ces murs abritaient autrefois un hôpital, quels mariages ont été célébrés dans la salle d’état civil, comment les locaux ont été rénovés, ainsi que les aventures des visiteurs de la bibliothèque…

Un après-midi, pendant que le grand-père Léon raconte pourquoi le menuisier venu réparer la porte de la chapelle avait perdu sa casquette, Gustave s’éclipse discrètement. Il va se cacher, dans le creux de la fenêtre ronde, avec un gros volume de botanique dans lequel il espère trouver de délicieux noms de fleurs. Il juge myosotis très joli mais trop commun. Alors qu’il s’intéresse à “agapanthe“, un bruit de voix attire sa curiosité. Il se faufile d’une étagère à l’autre; avec les années, il sait comment se déplacer sans être vu. Une ribambelle d’enfants de six à sept ans sont assis sur des coussins ou de petites chaises, accompagnés de leur institutrice. Ils écoutent l’histoire d’un menuisier qui doit réparer une porte. Soudain, un petit pousse un cri: “J’ai perdu une dent!“ La dame s’arrête au milieu de sa phrase. La maîtresse se lève et s’approche de l’enfant à la bouche grande ouverte qui se met à pleurer. Elle tente de le rassurer. Non, il n’a pas mal, mais il ne retrouve pas la dent qu’il vient de perdre. Ses camarades se mettent à quatre pattes sur le tapis. La dent est introuvable, le petit garçon inconsolable. La dame de la bibliothèque se racle la gorge et dit doucement: “Je vais vous raconter l’histoire de la souris des dents.“ Le petit garçon sèche ses larmes. Enfin, toute la classe se met en rang et reprend le chemin de l’école sous la conduite de la maîtresse.

La dame de la bibliothèque retourne à son comptoir. Gustave, intrigué, farfouille entre les chaises et finit par trouver la petite dent qui avait roulé au pied d’une étagère. Il la range dans sa poche, avec son précieux carnet. Il doute que les souris puissent retrouver absolument toutes les dents perdues.

Gustave observe par la fenêtre les petits rats jouer autour de la sculpture de
J.-J. Hofstetter et grimper dans les boîtes de métal rouillées. Il entortille sa moustache. Comment faire parvenir cette dent aux souris? Au même instant, un pigeon se pose sur les pavés du jardin intérieur. Voilà la solution! Gustave dévale les escaliers, mais le pigeon, porteur d’autres messages, s’est déjà envolé.

Gustave prend alors une grande respiration et se risque hors du mur d’enceinte de la bibliothèque. Un frisson le parcourt à chaque fois, tant il a entendu sa mère répéter: “Ne dépassez le mur de molasse sous aucun prétexte!“ Cette fois, il n’a pas le choix, il doit y aller lui-même. Il longe le mur extérieur, se glisse à côté de la fontaine St-Pierre et poursuit son chemin jusqu’à la Place Python. Beaucoup de passants, mais peu de voitures. Lorsqu’il doit traverser la rue, c’en est trop. Il ne peut franchir la route en pleine journée. Il se cache. Pour se rassurer, il sort son carnet et relit quelques mots de sa collection (neroli, melliflu…). La circulation diminue, le jour décline, Gustave se risque au bord du trottoir et choisit le moment opportun. Le voilà en sécurité dans le jardin du funiculaire.

C’est sous le rebord de la route des Alpes que se cache une famille de souris; il les trouve toutes agitées. Elles ont appris qu’un garçon a perdu une dent l’après-midi même, mais comment faire pour la retrouver et lui apporter la piécette tant attendue une fois la nuit venue? Leur réserve est pleine, les souris ont ramassé toutes les pièces tombées sur la place aux jours de marché. Mais comment retrouver la dent?

Gustave sent alors monter en lui une grande fierté, sentiment du devoir accompli. Il savait qu’il devait prêter main forte aux souris. Souriant de toutes ses dents, il sort la petite dent toute blanche et la tend à Dame Souris. Celle-ci pousse un cri et dit simplement “merci“.

Fier et sans crainte, Gustave rentre à la bibliothèque savourant le mot “hardiesse“, pas si savant mais tellement goûteux. Il pense à la joie du petit garçon qui trouvera sa pièce le lendemain sous l’oreiller.

Ketsia Sâad, juillet 2016