Il était une fois un petit village paisible, adossé au creux de la colline, en bordure d’une grande forêt. Tout le monde se connaissait et faisait en sorte de vivre en bon voisinage. Les habitants n’étaient pas riches, mais heureux. Les mois et les années s’écoulaient au gré des saisons, des semailles et des moissons. Cependant, depuis quelques années, d’étranges disparitions inquiétaient les villageois. Plusieurs adultes, des hommes principalement, avaient quitté le village en quête d’aventure ou de profits plus importants. Ils n’étaient jamais revenus, ne donnant aucune nouvelle à leurs proches, aucun vœu ou cadeau envoyé à l’occasion des fêtes de fin d’année. Les villageois, vieillards, hommes, femmes et enfants se posaient des questions, mais personne n’en parlait ouvertement comme si le mystère de ces disparitions risquait d’engloutir aussi ceux qui en parleraient.

Dans ce village, au milieu des autres enfants, grandissait Virginie. C’était une jolie petite fille, dont le soleil faisait briller la blondeur, toujours souriante, légère comme la brise, sucrée comme un gâteau, douce comme l’eau de la rivière. L’été approchait et Virginie pensait souvent à ces hommes qui avaient quitté le village et qui n’étaient jamais revenus. Son oncle était parti, il y a deux ans déjà. Elle aimait l’écouter parler au coin du feu dans le grand salon de sa grand-mère. Il disait qu’il aimerait voyager, découvrir de nouveaux pays et gagner beaucoup d’argent. Il disait aussi en secret à Virginie qu’il lui enverrait de jolis colliers et des foulards des quatre coins du monde. La petite fille était certaine qu’il ne pouvait l’avoir oubliée. S’il n’avait donné aucun signe de vie, c’est qu’il était prisonnier, ou mort. Elle trouvait cela vraiment étrange, surtout qu’il n’était pas le seul du village à être parti. Certains avaient des enfants et aucun n’était revenu.

L’été avançait. Les moissons étaient récoltées et engrangées. Virginie, en se promenant à travers les ruelles avec son cerceau ou sa corde à sauter observait tout ce qui se passait. Un jour, elle vit Léon et Auguste qui discutaient à voix basse au coin d’une maison. Un autre jour, elle entendit par la fenêtre ouverte Juliette qui criait contre son homme : « Non, tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! Me promettre monts et merveilles, te mettre en route et ne plus jamais revenir ! Je préfère vivre de peu, mais… » Virginie n’entendit pas la suite, la fenêtre claqua, poussée par une main rageuse.
A la fin août, un soir sans orage, Virginie entendit une musique entraînante qui venait de la forêt. Le soleil n’était pas encore couché, elle suivit le chemin qui montait sur le flanc de la colline et parvint aux premiers arbres, des chênes et des tilleuls. Elle poursuivit le chemin, traversa d’épais taillis, tout en suivant le chemin et la petite musique, faible mais très attirante. Soudain, elle entendit du bruit derrière elle. Elle se cacha derrière un gros tronc. Justin, le boulanger, la dépassa sans la remarquer. Il avançait rapidement, très déterminé et comme attiré irrésistiblement en direction de la musique. Pourtant ses gros pas lourds ne permettaient presque plus de l’entendre. Virginie le laissa prendre un peu d’avance et poursuivit elle aussi le chemin.
Après la grande futaie, le sentier traversait une jolie clairière, très gaie dans le soleil couchant, puis s’enfonçait à nouveau entre les arbres, trop étroit pour permettre à deux adultes de marcher de front. Levant les yeux, Virginie voyait le ciel devenir de plus en plus sombre, mais elle poursuivit tout de même sa route.
Peu à peu, Virginie aperçut la lisière de la forêt. Elle s’arrêta prudemment derrière les derniers arbres et observa. Un terrain de foire s’étendait à ses pieds, baraques, attractions, carrousels… La musique était toujours présente, plus forte qu’auparavant, mais elle ne pouvait couvrir des cris d’effroi, stridents puis plaintifs. Horrifiée, Virginie aperçut des sortes de gros tuyaux qui aspiraient les personnes qui se promenaient dans la foire.
Attirés comme dans un piège par cette musique, ils s’étaient mis en route, croyant qu’ils gagneraient leur vie plus facilement, qu’ils auraient davantage de temps pour eux, qu’ils pourraient offrir un meilleur avenir à leurs enfants… Et là, ces mille bras issus du centre de la terre les rattrapaient, les happaient et les engloutissaient à jamais. Virginie ne pouvait détacher les yeux de ce spectacle, sentant les larmes ruisseler sur ses joues, jusqu’à ce que la nuit tombe tout à fait et que sa vue se brouille. Elle rebroussa alors chemin, les cris d’horreur résonnant encore à ses oreilles, cherchant un moyen pour empêcher les hommes de se laisser attirer par cette sorte de monstre égoïste.
Enfin rentrée chez elle, elle se glissa dans son lit et sanglota jusqu’à ce qu’elle sombre dans une suite de cauchemars.

Le lendemain, tout le village était en émoi, Justin le boulanger n’avait pas ouvert sa boutique. C’était bien la première fois que cela lui arrivant ! Face à la devanture, les passants s’exclamaient et on se rendit compte que six hommes avaient quitté le village depuis le début de la semaine. Cela devenait vraiment préoccupant, un petit groupe décida de mener l’enquête pour réunir tous les indices à disposition et de les transmettre à la police du comté ! Dans l’excitation générale, personne ne prenait garde aux enfants. Virginie passa après de tous ses amis et leur donna la même consigne : « Rendez-vous après le repas à l’orée de la forêt avec un seau rempli d’eau de la rivière. »

A l’heure dite, alors que les adultes faisaient la sieste ou lisaient le journal, les enfants s’éclipsèrent discrètement et se retrouvèrent à l’orée de la forêt. Virginie avait emporté un grand sac de graines de fleurs et de céréales.
Sans un mot, elle s’enfonça entre les arbres, les autres la suivaient, leur seau à la main. Ils traversèrent la futaie avant de parvenir à la jolie clairière. Virginie leur montra le chemin qui continuait et expliqua que c’était par là que se perdaient les adultes qui quittaient le village. Tous les enfants, soucieux de garder près d’eux leurs parents, commencèrent à arroser le chemin et à semer les graines de fleurs et de céréales qui, en poussant, rendraient le chemin invisible. Tous les soirs, ils organisèrent de grands pique-niques dans la clairière avec tant de musique et de bonne humeur que personne ne songe à quitter l’endroit jusqu’à la tombée de la nuit. Ensuite, toute la petite foule retournait au village au clair de lune.
Année après année, la tradition se perpétue : les enfants organisent chaque soir un grand pique-nique dans la clairière, pour petits et grands, tout au long du mois d’août !

Ketsia Sâad
août 2015